Mon prénom
Je m’appelle Enzo. C’est un prénom d’origine italienne qui a connu un pic de popularité au début des années 2000 et qui, dans l’échelle sociale des prénoms, ne doit pas se trouver bien loin des Kévins. Beaucoup ont de belles histoires à raconter concernant le choix de leur prénom par leurs parents, mais pour ma part ce n’est pas très beau. À l’origine, ma mère souhaitait m’appeler Sofiane, mais mon père ne voulait pas, car ça faisait trop “arabe”. Alors, un jour où elle est allée dans un Marionnaud pour s’acheter un nouveau parfum, elle a vu Flower by Kenzo et s’est dit : “Pourquoi pas Kenzo sans le K : Enzo.” Moi, né de parents d’origine algérienne, j’ai été nommé grâce au nom italien d’un parfum d’une marque franco-japonaise.
Pour beaucoup, le prénom est un marqueur d’identité. Grâce à lui, on peut savoir d’où vient quelqu’un ou encore dans quel milieu social il a évolué. Pour moi, le prénom Enzo n’a fait que rajouter du flou à ma quête incessante d’identité. Aux yeux des autres, j’étais un Français, un “gwer”, comme on m’appelait à l’école. Mon apparence, qui tirait beaucoup plus du côté de ma grand-mère paternelle française, n’aidait pas non plus. Par peur de décevoir si je dévoilais mon arabité, je ne niais jamais. Pendant plusieurs années, je me faisais passer pour tout sauf arabe. Après le divorce de mes parents, lorsque j’allais au cours coranique du dimanche matin, mes camarades qui s’appelaient Mohamed, Mehdi ou Inès me demandaient pourquoi je portais ce nom.
- Tes parents sont des convertis ?
- Non.
- Alors pourquoi ils t’ont appelé Enzo s’ils sont algériens ?
- Mon père ne voulait pas d’un prénom arabe.
- Pourtant il est kabyle lui aussi, non ?
- Oui.
- Eh bien alors ?
- Mon père est raciste.
Généralement, ça coupait court à la conversation.
Plus tard, à l’âge adulte, en soirée, on me demande si je suis d’origine italienne. Je réponds que je suis d’origine algérienne. Je suis un peu plus fier de mon ascendance, mais ce n’est toujours pas sans appréhension que je la dévoile. Au fond, c’est toujours quelque chose de honteux, je ne sais pas pourquoi. Cette fois, on ne me pose pas la question, mais je vois bien sur leurs visages que ce n’est que par politesse.
Alors, toute ma vie, mon prénom m’a défini. Souvent, il a été un allié. Je suis lucide : je sais que mon prénom, s’il ne m’a pas ouvert des portes, ne m’en a pas fermé pour autant. Ma vie aurait été plus difficile si je m’étais appelé Sofiane. Je sais que mon habileté à naviguer entre ces deux identités y est pour beaucoup dans là où je suis aujourd’hui. Mais à force de switcher entre ces deux moi, je me suis perdu. Je ne sais plus qui je suis ni qui je veux être. Il est de plus en plus difficile de se réveiller un jour Enzo et un jour Sofiane. Je ne me sens accueilli dans aucune de ces identités. On me dit souvent “sois fier de tes origines”, mais j’ai souvent l’impression que mes origines ne sont pas fières de moi. C’est d’ailleurs pour ça que, pendant longtemps, je les ai tues. Comment être homosexuel et algérien ? Ce n’est pas possible. Ce n’est pas moi qui le dis, mais tous les Algériens autour de moi dans mon enfance.
Maintenant, je veux être algérien, gay, m’appeler Enzo, et être fier. Et je crois que je n’ai jamais été aussi proche d’y arriver.



Tu as réussi à nous toucher en si peu de mots. Je te suis assez régulièrement sur les réseaux, ton histoire est émouvante et touchante! Je dirais même intéressante puisqu’on n’entend pas souvent de témoignages mélangeant des sujets tels qu’être en même temps gay, arabe, etc et comment tu l’as vécu surtout. Bref, j’espère vraiment que tu continueras à écrire !
💌 Bravo pour ton témoignage si fort et si juste, Enzo.
Je suis également Franco-Algérien, et ton récit résonne profondément. Il incarne cette relation, souvent douloureuse et passionnée, entre nos deux nations, dans laquelle il est parfois si difficile de se positionner.
Surtout, sache que cette quête identitaire est totalement normale et saine. C'est une introspection nécessaire qui aide à se comprendre, à se connaître et, finalement, à s'accepter pleinement. C'est un cheminement difficile qui demande du courage, et je t'apporte tout mon soutien.
Au fond, pourquoi choisir ? Notre richesse, c'est justement de pouvoir être tout à la fois, sans contradiction. Tu peux être qui tu veux : Algérien et Français, Kabyle ou Chaoui, croyant ou non, parlant arabe ou français. Personne n'a le droit de te retirer ta « Francité » ou ton « Algérianité ».
Ton histoire et ton visage racontent un passé magnifique. Sois-en fier ! Tu n'es pas seul, nous sommes des milliers à te comprendre.
L'Algérie t'aime, et la France aussi.